07/04/16
J'ai décidé d'écrire un petit témoignage, sans prétention.
Pour d'éventuelles personnes qui seraient encore piégées dans les troubles du comportement alimentaire – anorexie, boulimie.
Parce
que je réalise que, en étant sortie, alors peut-être puis-je aider les
autres, du moins leur dire haut et fort que, si, si, on s'en sort, leur
redonner un peu d'espoir.
J'ai décidé d'écrire sur ces
onze longues années d'enfer – c'est le mot, c'est exactement le mot. De
leurs débuts à leur fin, car aujourd'hui je suis guérie – et dieu sait
que je pensais en mourir. Dieu sait que je croyais fermement que
j'allais en crever, ni plus ni moins.
Non, aujourd'hui, je
ne jeûne plus, je ne vomis plus, je ne suis plus obnubilée par la
nourriture, je ne me pèse plus dix fois par jour, je ne vais plus de
cliniques en hôpitaux, j'ai retrouvé cette liberté sans nom, cette
liberté que ne peuvent pas imaginer les personnes encore malades.
Car c'est le mot, là aussi : liberté.
Manger,
sans culpabiliser, sans s'en soucier. Manger trop parfois, moins
d'autres, avoir retrouvé un équilibre. Avoir fait la paix avec mon
corps, ne plus compter les calories, avoir autre chose en tête que la
nourriture encore et toujours. Ne plus être fascinée par les os, les
avoir désormais en horreur, accepter les courbes, la féminité du corps,
être débarrassée des obsessions, des rituels, de ces troubles à la
douleur innommable...
J'ai 30 ans.
Mes troubles ont commencé à 14 ans.
Ils ont disparu, et j'avoue ne pas avoir de réel remède, il y a trois, quatre ans.
La
maladie est apparue - comme pour beaucoup - à cet âge où le corps
change, où on ne contrôle alors plus rien. On se regarde devant le
miroir en grimaçant, on se demande pourquoi ce corps à décidé de se
modifier, évoluer - puberté oblige. On est fragile, adolescent, certains
passent ce cap sans trop d'encombres, d'autres ne peuvent le supporter,
et alors, la faille s'ouvre, béante, et alors, les troubles s'y
infiltrent, insidieusement.
J'ai retrouvé d'anciennes
photos chez mes parents, des photos de cet été où tout a commencé. Et
quand je les regarde, je réalise que je n'avais pas besoin d'entamer ce
régime, ce régime que j'ai décidé de faire pour tenter d'empêcher mon
corps de s'épanouir.
Sur les photos de cette époque, je ne
suis ni maigre, ni ronde, j'ai un corps normal, je suis même plutôt
mince. Et pourtant, le régime a commencé. C'était un été doux et
agréable, pendant des vacances merveilleuses que je passais avec ma
cousine. On mangeait beaucoup, on adorait acheter des bonbons et les
grignoter en refaisant le monde. Je ne sais plus pourquoi, au retour,
j'ai commencé à me sentir très mal dans ma peau, à me comparer aux
autres, à vouloir cesser de grandir. Je ne sais pas ce qui s'est passé
dans ma tête, mais j'ai décidé que je devais maigrir. Je me rappelle
qu'à la radio débutait Britney Spears. Lorie me cassait les oreilles,
toutes mes amies l'adoraient : moi, elle me saoulait avec ses histoires
de meilleures amies... La fin de l'été est arrivé, j'avais profité des
vacances, mangé, mangé trop, et j'ai décidé mordicus que j'allais perdre
du poids pour me sentir mieux dans ma peau.
J'ai commencé à évincer certains aliments. A bannir féculents, viande rouge, sucreries...
J'avais
tout d'abord décidé de devenir végétarienne. Mon corps me faisait
horreur, au moins autant que l'idée de manger du cadavre – comme je le
disais alors. Et puis, c'était aussi une bonne excuse pour réduire les
aliments que j'acceptais d'avaler, que de bannir toute viande, blanche
ou rouge, saignante ou à point.
Dans la cour de récré, les
filles populaires étaient si… parfaites. Moi, je me sentais mal, cachée
dans mes baggy et mes sweat à capuche, en mode garçon manqué.
J'ai
éliminé, encore, et encore, les aliments, notant mes obsessions dans
des carnets. Dans les magazines, je découpais soigneusement tout ce qui
avait un rapport avec l'image de soi : comment maigrir, quel sport
faire, quels exercices avant l'été, etc. Je m'étais fabriqué tout un
dossier sur, on peut le définir comme ça : « comment apprendre à devenir
maigre ».
Et puis de végétarienne, j'ai décidé de devenir
végétalienne. Je me rappelle d'une phrase de mon cousin, qui voyait ces
changements d'un mauvais œil.
« L'année dernière, j'étais végétarienne, là, t'es végétalienne, l'année prochaine, tu seras quoi, anorexique ? »
J'avais
rigolé, sans parler que l'anorexie, je savais pas trop ce que c'était.
Et pourtant, mon cousin avait déjà tout deviné, il avait vu ce qui
allait advenir de moi.
Ma mère a eu de graves troubles
alimentaires alors qu'elle avait mon âge. Elle continue de manger peu et
très sainement, elle n'est, encore aujourd'hui, pas totalement guérie.
Une sorte de concurrence est apparue entre nous, un peu façon : c'est à
celle qui mangera le moins. Celle qui fera le plus de sport.
Je
faisais beaucoup de randonnée, je marchais des heures durant dans les
montagnes où je vivais. Le soir, après les cours, je m'adonnais à de
nombreux exercices dans ma chambre, le ventre à moitié vide, et notant
toujours tout sur mes carnets. Mon poids baissait, et c'était jouissif. A
cette époque, je ne savais pas encore vomir. J'essayais, j'y passais
des heures – quand je craquais sur un aliment « interdit » par exemple.
Mais voilà, mon corps refusait de rendre ce que j'avais honteusement
avalé.
Et c'était terrible, de manger, de craquer sur un aliment
jugé interdit, et ne rien pouvoir faire contre sa digestion, son
assimilation. Lorsque je faisais preuve de « faiblesse », que j'avalais
un peu de pain, ou un gâteau, je devenais complètement folle, et alors
c'était le cutter contre ma peau, pour me punir, la lame qui fendait
l'épiderme, le sang qui coulait. Je me marquais au fer rouge, c'était la
sanction pour avoir osé avaler quelque chose de défendu.
Je
sentais que mon comportement était anormal, mais à l'époque, les TCA
n'étaient pas encore aussi communes qu'aujourd'hui, et je pensais tout
bêtement être folle à lier. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, ni
si ça avait un nom, ni comment m'en débarrasser. Aujourd'hui, on parle
beaucoup de ces troubles : ça s'est généralisé, c'est presque « à la
mode », si l'on puis dire. Mais pendant mon adolescence, je ne savais
pas ce qui m'arrivait, et je pensais sincèrement être folle.
Le poids baissait donc, et pourtant, moi, je me sentais de plus en plus grosse. C'était le monde à l'envers.
Toute
l'époque du lycée, je ne me rappelle que de ce mal-être vis-à-vis de
mon corps, d'une amie qui me disait que je maigrissais trop, cette amie
qui me fusillait du regard à la cantine parce que je ne touchais à rien
ou déplaçais les aliments du bout de ma fourchette. Je me rappelle
frôler les murs, arrondir les angles, me sentir grosse au possible.
L'été, je ne me débarrassais jamais de mon pull. Plutôt crever de chaud
que de montrer mes bras jugés trop épais. Et des jeans, larges, pour
noyer mes cuisses jugées trop grosses. Je me rappelle de ce détail :
j'avais chaud, terriblement chaud, emmitouflée comme en hiver en plein
été.
Et puis, le lycée fut terminé, je suis partie sur
Lyon faire mes études. Et là, force de m'entraîner, je suis parvenue à
me faire vomir. Déclic fatal.
De là, la boulimie est apparue
et a prospéré. Quand on sait vomir, on ne voit pas pourquoi on se
priverait de manger : ça rentre, ça ressort, autant en profiter ! Tous
ces aliments que je m'interdisais soigneusement, je les avalais en haute
dose, et je vomissais. C'était simple ; c'était facile, c'était
pratique. Ce fut le début du cercle vicieux, l'anorexie, la boulimie,
leur alternance. On mange de plus en plus, on vomit de plus en plus, et
puis le piège se referme, on ne parvient plus à s'arrêter, on est prit
de pulsions, on ne contrôle plus rien. On a besoin de manger, on
culpabilise, on se fait vomir, on re-mange, on re-vomi, entre le manque
de nourriture et l'excès, on ne gère plus rien, on subit, on obéit aux
lois de cette petite voix intérieure qui nous répète sans cesse combien
on est trop grosse, combien on est faible, combien on doit maigrir pour
être heureuse.
Maigrir pour être heureuse… Quel doux
mensonge... On perd du poids, nos os saillent, mais jamais, jamais cela
ne nous rend heureux, jamais, on ne réalise notre maigreur. C'est même
là tout le contraire : plus on maigrit, plus on se sent mal. Plus on se
sent grosse. Plus on se prive. Cercle vicieux.
Mon
poids était bas, ma nourriture m'obnubilait, l'alternais entre jeûnes et
vomissements. Doucement, cela était devenu comme un mode de vie, une
identité. J'étais coincée, incapable de changer, les troubles
alimentaires étaient en quelque sorte devenus ma personnalité. Je
n'imaginais pas vivre sans.
J'ai été hospitalisée
plusieurs fois. On a essayé de me réapprendre à manger. D'abord des
aliments sains, en petite quantité : un quart d'assiette, puis la
moitié, ainsi de suite. Je pleurais d'avaler un morceau de pomme de
terre, je pleurais devant mes haricots verts à la vapeur. Emplie de
culpabilité, je parvenais à passer outre la surveillance des soignants
et vomissais tout ce que j'avalais forcée, contrainte. Je suis même
parvenue à maigrir en pleine hospitalisation, jetant en douce mes
plateaux repas, faisant des abdos en douce dans ma chambre : je n'étais
aucunement impliquée dans les soins. Plus crever que de grossir. Je voulais guérir, oui, mais… tout en continuant à maigrir.
Je
me rappelle les hospitalisations, les autres filles, la course à qui
serait la plus maigre du couloir. Je me rappelle les plans pour passer
entre les mailles du filet des soignants, pour vomir, jeter la
nourriture, faire du sport, mentir, mentir à tout va. Je me rappelle les
conseils entre nous : s'échanger des noms de laxatifs efficaces, signer
des contrats de jeûnes, s'associer pour sombrer encore un peu dans ce
lieu où l'on était censées essayer de guérir.
Je me rappelle un
soir avoir mangé, pleine de bonne volonté, et je ne l'ai pas supporté.
Je suis devenue folle, j'ai hurlé, menacé les infirmières : « donnez-moi un vomitif, j'exige un vomitif, je ne peux pas garder tout ça ! »
J'étais infernale parce que j'avais avalé un steak avec des pâtes,
autant dire rien de dramatique, autant dire un repas normal. Mais dans
ma tête, c'était trop. C'était énorme. Ils m'ont fait avaler quelques
pilules, et je me suis calmée.
J'ai essayé ensuite d'être
sérieuse, on m'a dit que je faisais des efforts, j'ai coupé les liens
avec les filles qui cherchaient à s'enfoncer, on me disait que
j'avançais, mais au fond, moi, je ne voyais rien, je souffrais
simplement, entre crises de larmes et crises de nerfs tout ça pour une
bouchée de carottes râpées.
Au final, j'ai quitté les
hospitalisations, repris mes études. Mon père venait parfois me voir, il
me disait combien j'étais moche, « on ne voit que tes os, tu fonds comme neige au soleil, ça ne peut pas continuer ».
Et pourtant, je continuais, je ne savais plus faire que ça, jeûner,
manger, vomir, me peser. Je suis redescendue à 45kg pour 1m73.
L'hyperactivité liée au jeûne s'était atténuée, j'étais épuisée, et mes
os me faisaient mal. Je ne tenais pas assise, mon corps tout entier me
faisait souffrir.
Souvent, trop souvent, je tombais dans
les pommes. Dans le bus, dans la rue, à mon école. J'avais l'habitude,
je me retrouvais souvent aux urgences, à serrer les dents pour éviter
qu'on ne me fasse gober un morceau de sucre. Parce que c'était trop, un
morceau de sucre, ça allait me faire gonfler comme un ballon, alors je
serrais les dents, je refusais. On me laissait sortir, et les malaises
continuaient, très régulièrement.
Petit à petit, j'ai
compris que je ne pourrais jamais faire machine arrière. Petit à petit,
j'ai commencé à me dire que j'allais en crever. A bout de forces, entre
mes prises de sang régulières, les compléments, les laxatifs, les
séances chez le psy, mes interdits bancaires en phase boulimique, mes
malaises en phase anorexique… à bout de force, j'ai commencé à penser
que ces troubles allaient me tuer. Mes dents, doucement, se
déchaussaient, mes cheveux tombaient par poignées. La seule fin possible
était la mort. J'étais en train d'en crever, j'en étais certaine.
Je
me voyais énorme, et ce détail m'a toujours interloquée depuis que je
vais mieux : comment la vision peut-elle être ainsi modifiée ? Comment
peut-on voir de la graisse là où saillent les os ?
Les
troubles ont continué leur emprise, je ne parvenais pas à ne serait-ce
qu'imaginer la vie sans eux. C'était « moi », c'était ma différence, ça
me rendait unique, c'était mon identité, ni plus, ni moins.
Les
années ont filé, sans amélioration, la routine était la même, la
souffrance, la douleur également. Et puis, j'ai commencé à vomir du
sang, mes dents se sont cassées, brisées. J'ai senti le début de la fin,
mais je ne savais plus arrêter la machine, ça allait trop vite, c'était
constant, permanent, jusque dans mes cauchemars où je rêvais bouffe,
encore, toujours.
Les années ont passé, et il y a trois
ans, j'ai emménagé chez mon petit-ami. Il m'a clairement fait comprendre
que j'allais devoir guérir, qu'il ne supporterait pas longtemps ces
troubles-là. J'ai alors d'abord pensé : notre histoire ne durera pas, je
suis « comme ça ».
Je ne sais pas comment les choses se
sont réellement améliorées, je n'ai pas de potion, de remède miracle à
vous donner, mais je crois que j'ai eu tellement peur qu'il me quitte à
cause de mes troubles alimentaires que j'ai trouvé quelque part une
volonté que je ne me soupçonnais pas. J'ai dû découvrir en moi une force
qui est allée contre les TCA, qui m'a permis de me sauver.
Je
me retenais de vomir, et ça me rendait, ni plus, ni moins, cinglée. Je
tournais comme un lion en cage, en larmes, en crise de nerfs, essayant
de résister, résister à l'appel des toilettes. J'ai réappris, en douce, à
manger. Comme je l'avais appris en clinique, petit à petit. J'attendais
qu'il soit fier de moi, j'attendais qu'il me dise quelque chose comme,
tu avances, je vois que tu avances, tu es sur la bonne voie. Et puis, en
quelques semaines, mes troubles alimentaire que mes psys avaient
toujours jugés graves, ont fini par n'être qu'un souvenir. Je ne
ressentais plus le besoin de me remplir, de jeûner, tout s'est
volatilisé. Il aura fallu quelques semaines, quelques mois, à manquer de
sombrer dans la folie pour perdre mes habitudes. Pardon, mais je dois
l'avouer, ça a presque été… trop facile. Moi qui avait essayé d'en
sortir pendant des années sans jamais y parvenir, je venais de me sevrer
de mes réflexes maladifs. Je ne sais toujours pas ce qu'il s'est
réellement passé, mais j'ai guéri.
Je sais que je dois
rester cependant attentive aux "signes", pour ne pas rechuter, je sais
que je resterai fragile face à la nourriture, mais pour le moment, ça se
passe bien, je sais me reprendre si je vois quoi que ce soit de maladif
tenter de revenir.
Au début de la guérison, je me suis
sentie un peu paumée, disons : vide. Moi qui pensais que ces troubles
étaient ma façon d'être, je me retrouvais « normale », ce qui me
semblait péjoratif. Lorsque j'étais malade, je pensais que ces troubles
me rendaient unique, que je ne serais rien sans eux. C'est souvent ce
que pensent les malades : sans les TCA, ils ne sont rien. Il n'y a rien
de plus faux, sans les TCA, on découvre que l'on est énormément de
choses, bien plus qu'on n'osait l'imaginer.
Et puis,
rapidement, la liberté redevenue m'a submergée. C'est complètement
indescriptible, c'est quelque chose que l'on ne peut absolument pas
imaginer quand on est encore dans le trouble. Plus besoin de compter,
calculer, se peser, jeûner, vomir, en rêver, plus de malaises, de
cliniques, non, juste la liberté loin de cette cage, de cette prison, de
ce piège. J'ai beaucoup de chances, outre mes dents, je n'ai pas de
séquelles graves.
J'aimerais tant faire goûter cette
liberté à mes amies encore affectées par les TCA, pour leur donner la
force de la découvrir elles aussi, la désirer, se battre encore.
Car
c'est merveilleux, de se libérer de ses chaînes, d'enfin pouvoir penser
à autre chose, de ne plus obéir à la petite voix, cette fichue, cette
putain de petite voix qui veut toujours que le poids baisse, cette
petite voix qui en réalité, ment d'un bout à l'autre, qui ment du début à
la fin.
Non, je n'ai jamais été heureuse en étant maigre, non, le bonheur ne dépend pas du poids.
Je
n'ai jamais été heureuse ou bien dans ma peau pendant ces onze années
de troubles du comportement alimentaires. Alors à quoi bon maigrir à
perdre haleine ?
Il faut garder espoir, s'accrocher, faire preuve
de patience, de volonté, et lorsqu'enfin on aperçoit le bout du tunnel,
lorsqu'enfin on découvre la liberté que nous avions perdu…
Je veux
que ceux qui en souffrent encore sachent que même lorsque l'on n'y
croit plus, il faut s'accrocher, je veux qu'ils sachent qu'on s'en sort,
j'en suis la preuve, moi que croyait que j'en mourrais, qu'on me
retrouverait morte écroulée à côté de la cuvette des toilettes.
Je
veux dire et hurler fort : ce n'est pas une finalité, une identité,
c'est un trouble, une maladie, et la vie sans est tellement plus belle,
épanouissante.
Le noter, noir sur blanc : on peut en guérir.
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