mardi 5 avril 2016

Ils ont tué ma Muse


05/04/16
15H12



Où que j'étais - avant - j'étais l'artiste. 

Depuis toute petite et mes dessins que l'institutrice affichait sur les murs de la classe. Il y a eu les options au lycée, les études supérieures certes inachevées, mais dans les arts plastiques et appliqués.

J'ai toujours eu des phases joviales et dépressives. Il leur a fallu quand même dix ans pour comprendre que je n'étais ni mélancolique ni dépressive, mais bipolaire. De là a été mis en place un traitement, neuroleptiques et régulateurs d'humeur. 

Depuis, plus rien, plus une once de création, ma muse a été empoisonnée par ce traitement. Ils disent que c'est normal que je crée moins qu'avant. Ils ne se rendent pas compte que cela m'a ôté la seule chose que j'avais, l'imagination.





Je dois le dire, les crises maniaques, c'est pas si sympa que ça. 

La créativité exacerbée, ça, c'était chouette. Passer cinq jours sans dormir sur une peinture, me sentir toute puissante, être fière de mes créations... oui, ça, ça me manque. Le reste, moins. Passer du rire, aux larmes, et à nouveau au rire, et à nouveau aux larmes. Mon compagnon, mi-amusé, mi-effrayé, de me voir rire puis pleurer puis rire encore, le tout en parlant si vite et sans articuler qu'il ne comprenait rien. Une tornade, voilà ce que j'étais. Il ne savait comment m'aider. Comment me poser. Me calmer. Je passais d'une idée, à une autre, à une autre... oubliant de quoi je parlais à la base. Et ça ne s'arrêtait pas. Je sautais d'un sujet à l'autre sans terminer mes phrases. C'est comme le lapin de la publicité pour les piles Duracel... en pire.

Je ne dormais plus, j'étais épuisée, mais je ne pouvais m'arrêter de bouger, de créer. Ça coulait de source, c'était fluide, naturel. Je ne m'arrêtais plus. Et le mieux : j'étais satisfaite de ce que je faisais, je me sentais la future artiste qui ferait tourner le monde.

Et puis, j'ai commencé à... comment dire ? 
A croire - bien que restant consciente que c'était "dans ma tête" - que la télévision m'envoyait des messages. Je me sentais extra-lucide, j'étais la seule à pouvoir lire ces messages cachés dans les publicités. Je criais le mensonge, l'hypocrisie, je criais ces messages que personne d'autre que moi ne voyait. Je montrais du doigt l'écran à mon compagnon pour exprimer ce que ça voulait vraiment dire. Ce qui se cachait derrière. Ces codes que je voyais, moi, la seule, l'unique.

Les insomnies se succédaient, l'épuisement aussi, et un matin, sonnée, me dire en soupirant entre deux agitations : je vais m'envoyer les pompiers, je deviens folle, peut-être le suis-je déjà. Tapoter le 18 sur mon portable, hésiter. Et cette phrase que je répétais comme un robot : "je suis partie là où les étoiles n'existent pas encore". 

Au final, j'ai contacté mes psys en urgence. 

Cette première crise a permis de poser le diagnostic.

Et depuis que je suis (a peu près) régulée, je ne sais plus ni dessiner, ni peindre, ni écrire. Cela me manque terriblement.

J'essaie, oui, j'essaie. Mais il n'y a plus l'éclat, l'envie, la flamme. Je n'y arrive tout bêtement plus. Je ne suis plus l'artiste. C'était ma seule identité. Non, désormais, je suis une coquille vide, qui passe le plus clair de son temps à attendre. Qui peut rester des heures dans le lit à penser à l'absurdité de la vie, à voir le suicide comme seule liberté dans ce monde.
 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire