samedi 9 avril 2016

Retour-arrière


"Souvenirs"





Parfois, appuyer sur « pause ».
Et rembobiner la cassette. 
Et faire « retour arrière ».

Parce qu'il y a, parfois, cette douce nostalgie du sombre et du morbide, cette nostalgie des moments impitoyables. Cette sorte de nostalgie purement malsaine qu'on a de la peine à comprendre : généralement, on repense à des moments chauds et doux, tendres et revigorants. Pas au pire, pas au mauvais. Moi, quand je rembobine, je retrouve des émotions cassées en quatre, des crasses, du sale aigre-doux et des souvenirs que je ne dois pas avoir encore  fini de colorier.

Je revois la grisaille de la ville épaisse, sa pollution dans mes narines, mes allers et retours, toujours dehors, toujours en vadrouille, d'un côté ou d'un autre. J'avais pas peur, non, à cette époque, pas peur du tout. Mes jupes étaient trop courtes, mes collants trop déchirés, mon corps trop fin à cause des privations. Y'avait les sifflements des mâles frustrés ici ou là, et ça me rendait forte. Y'avait les regards plongés au plus profond de mon décolleté, qui me faisaient me sentir toute-puissante. 

J'ai passé quelques années travestie en pute, comme ça, je crois que je me cherchais, je crois qu'après tant d'années cachée dans des baggys et des sweats trop grands, je découvrais que je pouvais plaire, moi aussi, que ce corps que je me trimballais contrainte et forcée pouvait attirer, si, si, et donner envie. C'était tout nouveau, la féminité, c'était comme découvrir l'Amérique.
Mon ex, à cette époque, me le faisait remarquer - c'était mal, oh que c'était mal de s'habiller comme ça - mais en même temps c'était le premier à en profiter, alors ce qu'il avait à me dire, alors ses remarques à la con… Cet ex, d'ailleurs – ce connard - qui m'a larguée comme une sous-merde, qui m'a dit de faire mes bagages un beau matin et m'a déposée à la gare – comme une cagette de fruits pourris. Ou non, plutôt comme une chienne.

Je veux plus te voir. Jamais.

J'étais là, sur le quai, sonnée comme une cloche, j'ai rien compris, parce que la veille on riait encore autour d'un plat de nouilles sautées aux crevettes dans ce restaurant où on allait toujours, avec des projets pour de vrai dans nos têtes, avec de l'amour qui semblait réel. Alors non, j'ai pas pigé le truc, j'ai pas eu d'explication, j'étais plus qu'un tas de confettis disloqués par terre. Et les trains passaient à vive allure, ça faisait voler mes cheveux trop longs et trop roux, qui me fouettaient le visage. Je me suis demandée si j'allais en arrêter un, à ce moment-là, de train. J'avais une bonne excuse pour une fois, de me foutre en l'air.

Je me souviens, les gens trempés du métro, les odeurs sales qui s'y baladaient en effluves indistinctes, et l'abondance, l'abondance des gens accolés les uns aux autres, à cette heure siamoise où le périmètre est bouclé. J'aimais me fondre dans la foule, je m'y sentais protégée, entourée de murs de muscles et de graisses.

Ma pochette à dessin qui dérangeait dans le bus - ça prend de la place ces conneries - mais dont j'étais fière. Fière comme tous les autres élèves d'école d'art, comme tous les autres élèves des Beaux-Arts où j'étais.
C'est toujours classe de se balader avec cette grosse pochette souvent noire, souvent personnalisée, l'air de sous-entendre au monde entier : et ouai, moi je suis une artiste, j'ai un bonnet trop grand rabattu sur mes oreilles et laissant découvrir ma frange, quelques mèches aux couleurs vives, mon pantalon large et mes mains couvertes de couleurs criardes comme preuve de ma singularité, des mains teinte arc-en-ciel et non pas noires de cambouis, pas comme vous.
Attendre à l'arrêt de bus à côté des Beaux-Arts, en me disant, tous les gens qui me verront rentrer dans le bus sauront que je suis dans cette école, ils sauront que je suis dans cette École.
Grands Dieux j'ai honte d'y repenser. Mais ça avait au moins cet avantage-là, les Beaux-Arts, et il n'existe pas un seul élève de ce genre d'établissement qui ne se sente pas l'égo surdimensionné, surpuissant, vous pouvez toujours chercher vous n'en trouverez pas. Et faire chier l'amas de chairs engluées dans le bus. Et prendre trop de place, ouai – pour une fois.

Y'avait la noirceur surtout. Le studio tagué tous les soirs – je les entendais peindre ma porte de l'autre côté. Et j'appelais les flics à 04H du matin, quand je me sentais l'âme meurtrière, quand je sentais que j'allais prendre un couteau et régler leur compte aux squatteurs devant chez moi. Ils répondaient on sait, on sait, on a déjà eu des appels, sauf qu'ils foutaient rien, ça aurait pas servi à grand-chose de faire cesser le vacarme. Dans ma traboule lyonnaise, c'était le pays des Merveilles des drogues du moment, la cour des Miracles, le genre d'endroit où quand tombe la nuit et qu'on est une gamine inexpérimentée, vaut mieux fermer la porte à clef et sagement retourner bosser ses cours.

Y'a eu ce soir là, où je suis sortie après avoir tant avalé de médocs et d'alcool que je me déplaçais comme dans une sorte de bulle de coton, ce soir là, où je suis allée sur un pont, parce que j'ai jamais rien su faire de mieux que de vouloir me foutre en l'air.
Je regardais les flots lourds et sombres couler, quelques mètres plus bas, je me demandais si ça serait le froid qui me tuerait ou la fatigue, et y'avait ce type qu'est arrivé, qui m'a interpellée alors que je calculais les probabilités de mourir en sautant d'un pont, on a discuté, il répétait : mais faut pas vouloir mourir, j'ai des trucs si tu veux, des trucs qui rendent la vie plus belle.
Lui voulait profiter de ma fragilité, et moi, je le savais pertinemment, j'ai fait semblant d'entrer dans son jeu, de faire la fille paumée qu'on peut manipuler comme de la pâte à modeler. J'étais très forte à ce jeu là.
Je l'ai suivi, lui que je connaissais ni d'Eve ni d'Adam ni de nulle part, je suis entrée dans son espèce d'appartement miteux et couvert de crasses, il a fait deux lignes sur la table pleine de débris, deux lignes blanches, et à ce moment-là, j'ai réalisé que j'allais pouvoir terminer de m'autodétruire, c'était l'occasion rêvée d'enfoncer le clou. Mais j'avais pas un rond. J'ai précisé ça, dans l'air : j'ai pas un rond. C'était quatre-vingt euros le gramme, je sais pas pourquoi je m'en rappelle encore.
Il a eu ce sourire qu'on tous les pervers, il a dû se dire je vais la bouffer toute crue, elle est à l'ouest cette fille, et il avait raison, même si moi, j'avais les idées claires, même si moi, je ne demandais qu'à me faire le plus de mal possible : à cette époque, le but était de me faire la peau toute seule, comme une grande. Le but était de me réduire en cendres, de m'annihiler.
Je me suis allongée, j'ai simulé, j'ai noté mentalement ce moment de dégoût, j'ai profité de l'écœurement et des haut-le-cœur, j'ai gardé en mémoire la déchéance dans laquelle je venais de plonger, à défaut de n'avoir plongé depuis le pont. Ça n'a pas duré longtemps. Je venais de me vendre pour quatre-vingt euros. Ça ne m'a fait ni chaud, ni froid. J'ai pensé, vite fait, mon corps coûte quatre-vingt euros. Et l'espèce d'un instant volage et furtif, j'ai envisagé en faire un commerce.
La coke m'a pas fait grand-chose, j'étais grandement déçue : pourquoi tout le monde en parle, pourquoi tout le monde en prend ? Ça ne sert à rien, je décolle bien mieux avec mes cocktails de neuroleptiques, d'alcool et d'anxiolytiques...
Je suis revenue plusieurs fois. Je payais avec mon corps, je sniffais les lignes, je ne tenais plus debout, je cassais des verres, je m'écroulais par terre et je me traînais chez moi à quatre pattes, je rentrais chez moi dans un état lamentable. C'est à cause de ce type que j'ai quitté la ville, plusieurs mois plus tard. Il avait déposé des affaires chez moi, j'en voulais pas, j'avais tout jeté. Je lui répétais des : fous moi la paix, j'en veux plus de ta coke et de ta queue, j'en veux plus. Je faisais des détours sur la place où il dealait, mais il finissait toujours par me retrouver. "Alors, t'essaie de m'éviter ?" Je me sentais suivie où que j'aille, et je ne comprenais pas pourquoi ce type s'arrêtait ainsi sur moi, j'étais pas la seule paumée de la ville, si ?
Un soir il est venu, j'ai laissé ma porte fermée à double tour, et derrière, il a hurlé qu'il allait venir avec des potes et me brûler vive. Alors je suis partie, avec des souvenirs dégueulasses dans la tête et pas un seul diplôme en poche.

Y'avait les lames de rasoir aussi, les épingles, le cutter dont je me servais à l'école.
Y'avait ce soir où j'avais rempli la baignoire d'eau chaude et préparé un couteau et de la musique - comme dans les films. J'ai pas su jouer l'apprentie chirurgienne, j'ai pas su décoller mes veines et attendre que pisse le sang.

Mes bras sont restés les mêmes, je regarde chaque cicatrice en me rappelant presque du moment où elle a été créée, aujourd'hui je regrette cette époque où j'en avais rien à cirer de l'état de mes bras, de mes cuisses, cette époque où le sang coulait tous les soirs, où je refusais les points de suture, où j'enfonçais du Cicatril dans les coupures les plus profondes, de celles où on voyait le gras sous forme de petites boules semblables à de la semoule jaune foncé. Je sortais la crème de son emballage et je remplissais les trous larges et béants avec, je bétonnais les coupures.
J'avais toujours un bandage quelque part, tout comme je tombais dans les pommes à tout va : chez moi, dans le bus, à l'école, dans la rue. Les gens paniquaient quand je sombrais en public, et j'avais beau essayer d'articuler des « mais ça va aller foutez-moi la paix » ils finissaient toujours par appeler le samu, et je serrais les dents pour pas avaler de sucre en attendant, l'anorexie c'est violent : un morceau de sucre et c'est la fin du monde. On me laissait dans un couloir sur un brancard, je finissais toujours par retrouver mes affaires et me barrais en douce. Je me retrouvais à deux heures du matin à l'autre bout de la ville, à me demander comment j'allais rentrer chez moi, je marchais des heures sous la lune hypocrite et moche, et deux jours tard, à nouveau, je m'écroulais ailleurs, mon corps ne savait plus rester debout, et ma tension stagnait à huit.

J'aimais la nuit, et me balader, et le danger, et prendre des risques. Ça date de cette époque, leur putain de diagnostique de trouble borderline à la con. Je l'étais déjà et bien plus qu'aujourd'hui. Je passais beaucoup de mon temps aux urgences, à cause des malaises ou des coups de tête.
J'avalais tous mes médicaments, j'arrosais les pilules d'alcool, et j'en sais rien, je regrettais, alors je me faisais vomir, je finissais écroulée à côté des toilettes, nauséeuse et endormie, j'appelais le 15, on venait me chercher puis on me faisait avaler ce liquide noir qui annihile le poison – Carbomix, pour les intimes – et défilaient psy, assistante sociale, et défilaient condescendance, haine, mépris.
Nulle pitié pour les suicidaires, aux urgences, personne pour essayer de comprendre, non, jamais. On vous traite comme un bétail moins noble que d'autres, on vous malmène, on vous sermonne. Je me rappelle cette fois où ils m'ont attachée, moi, pauvre gamine de 45kg sonnée et endormie, comme si j'allais sortir un flingue et les buter tous autant qu'ils étaient. Je me rappelle avoir retrouvé mes esprits et hurlé à en saigner, hurler parce que je crevais de peur, là, seule, attachée à un lit dans une pièce sans lumière. Personne n'est venu, personne – connards.
Les personnes qui sont traitées pour TS sont jugées presque immédiatement comme des moins que rien. Pas une once de sensibilité, de compréhension, d'altruisme, on vous jette au cachot, et alors gangrène la haine en vous, une haine féroce et venimeuse contre ces soignants qui tentent de vous faire payer votre mal de vivre.

Je me rappelle les nuits blanches à bosser mes cours, cet élève pathétique qui m'avait tant couru après que je sortais un peu avec lui, je l'attachais quand il avait envie, je le titillais quand il avait envie, je couchais avec lui ou, disons, je regardais les fissures du plafond, de toute façon je ne ressentais rien, plus rien du tout, et ça m'allait très bien, de coucher à droite, à gauche, en diagonale, avec lui, avec d'autres, c'était n'avoir plus aucune estime, c'était ma façon de détruire un peu plus ce que j'étais.

La ville était immense, et cet immeuble que j'avais soigneusement choisi, cet immeuble où j'étais entrée, et les fenêtres, en haut, parce que l'immeuble en question était relié à deux autres par des baies vitrées.
J'avais ouvert l'une des fenêtres, m'étais assise sur le rebord, les jambes dans le vide, encore à calculer, calculer la hauteur, et autres raisonnements sur la fiabilité de l'éventuel acte. Dix-huit étages. Je n'ai jamais été aussi proche de la fin, là, sur mon rebord. J'aurais pu glisser sans le faire exprès, en m'asseyant ou en revenant dans le couloir car – non, c'est pas assez haut, faut que je trouve mieux.
Quand mon psy a su ça, quand j'ai avoué ou plutôt été honnête, ça n'a pas manqué, direct l'hosto. De là, apprendre le mensonge, de là, faire semblant d'aller mieux, être gentille, faire des efforts en toc, lâcher des « c'est dur mais je crois que ça va mieux » pour en sortir plus vite.
Faire quelques électrochocs pour la forme – ils appellent ça sismothérapie, en fait, c'est plus vendeur. Ne contraster aucune amélioration après ce traitement préhistorique, ou si : des pertes de mémoire.
J'allais dans la petite salle d'attente deux fois par semaine pendant deux mois, j'attendais sagement mon tour, je m'allongeais après avoir ôté mes piercings, et l'anesthésiste se ratait au moins cinq fois pour trouver une veine, pour l'anesthésie générale. N'empêche, ça en aura fait des anesthésies générales, une quinzaine au minimum, alors quand quelqu'un doit en subir une et me sort qu'il a la trouille, au fond de moi je ricane un peu, au fond de moi, je pense : si tu savais, mec, combien j'en ai fait d'affilé moi, des anesthésies générales…
On me flanquait un dentier avant de projeter le courant électrique, mais je me mordais systématiquement la lèvre. Ils tenaient à me ramener à la chambre en fauteuil roulant, j'ai toujours refusé, je me traînais donc, aidée de deux infirmières, le long des murs jusqu'à la chambre où je me demandait si mon cerveau allait en cramer, à force de recevoir des décharges.
Ces séances n'auront servi à rien, je suis sortie de là aussi paumée que quand j'en étais rentrée. Avec cette sale et vicieuse fierté : on m'a fait des électrochocs, quand même, c'est pas donné à tout le monde, ça fera sensation en soirée comme anecdote – quelle conne.


Oui, parfois, appuyer sur « pause ».
Et rembobiner la cassette, et faire « retour arrière ».

Réaliser le temps qui s'est écoulé depuis.
Constater que je suis moins autodestructrice, mais que c'est toujours là, en moi, que ça ne demande qu'à jaillir, ressortir et embraser tout autour. Je suis une grenade, une bombe à retardement, une cocotte-minute.

J'y repense quelques heures, je choisi quelques souvenirs, par si, par là, et puis je range ma nostalgie malsaine dans un des casiers dans ma tête, je ferme à clef, jusqu'à la prochaine fois.
C'est fou, et pas logique, de repenser au sombre comme d'autres repensent aux premiers pas de leur enfant, à leurs vacances dans le Sud. Mais bon, c'est comme ça, c'est revenu, ce matin, fallait que j'y pense, que je décortique, que je me rappelle.

Et noter dans un carnet, si, si, j'ai avancé depuis.
Tout du moins : j'espère.

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