11/06/16
07H14
Elle.
Oui, c'est elle qui me réveille le matin, et me borde le soir.
Parfois,
elle me chante une comptine, quand ma tête est bien calée sur
l'oreiller, un peu avant minuit. Des histoires d'horreur où règne la
peur et où le sang coule à flots, des drames ou autres tragédies dont
elle seule a le secret. Quand elle me chuchote ses histoires, j'en ai la
chair de poule.
Sous ses murmures qui m'endorment, je glisse
alors doucement vers ces cauchemars qu'elle a préparés rien que pour
moi. Je m'endors et aussitôt, le mauvais rêve se referme sur moi, et je
tourne et tourne dans le lit, prisonnière de ses jeux cruels.
Je
m'agite, je tente de sortir du songe en lequel elle m'a propulsée, mais
sans jamais y parvenir. Je me pince, mais rien n'y fait.
Ça
dure toute la nuit. Ça dure jusqu'à ce bref instant là, juste avant
l'aube, quand elle bondit sur moi sans prévenir et me réveille en
sursaut avec un large sourire laissant apparaître ses dents pointues. Je
tremble alors et en sueur, m'éveille déjà en panique. Elle éclate
souvent de rire, d'ainsi m'éveiller en plongeant son regard électrique
au fond, au fin fond de moi, ses dents acérées en éventail, encore
tâchées de vieilles tâches de sang par si, par là.
Elle…
Oui, c'est elle qui suis mes traces, ces traces que j'essaie de nettoyer derrière moi, pour ne surtout pas qu'elle me retrouve.
Elle
aime ça, partir en chasse, sa capuche noire cachant son visage et ses
yeux d'un bleu presque irréel, le genre de bleu qui fait peur tant il
est surréaliste. Elle chasse ainsi comme elle l'a toujours fait,
avançant lentement, le dos courbé. Elle analyse le sol, les branches
cassées, les fourrés... tandis que moi je me perds toujours dans les
bois quand tombe la nuit. Alors oui, tôt ou tard elle finit par me
débusquer. Et alors je m'agenouille, vaincue, abasourdie, soumise.
C'est
devenue une compagne imposée. Elle est là, toujours, sans cesse, tapie
dans l'ombre et prête à surgir pour planter ses petites dents taillées
en pointe dans ma gorge.
C'est terrible : je me retourne souvent,
je la sens là juste derrière moi, je sens son souffle tout contre ma
nuque... alors j'accélère le pas, comme si ça allait y changer quoi que
ce soit : cette pute courre vite.
Il y a longtemps, elle a fabriqué son nid en moi.
Je
l'ai senti s'y terrer, et creuser pour s'y faire une place.
Qu'importent mes organes et mes cachettes secrètes, elle s'est installée
là, sans doute pour prospérer sur tout mon être.
Je la
sens se déplacer et onduler à l'intérieur de moi, je sens ses pattes
crochues s'enfoncer dans ma chair à vif, je sens son corps lourd qui
pèse sur le mien. Et ça donne la nausée, quand elle se déplace tel un
reptile, là juste sous la peau.
On peut presque distinguer son relief quand elle se balade sous mon épiderme tel un serpent.
Elle
est un parasite, un parasite qui s'est installé et contre lequel je
n'ai pas encore trouvé la bonne arme. Une vermine dont on ne sait
comment s'en débarrasser.
J'aimerais qu'il existe une pilule rose
ou bleue qui l'absorberait, un peu comme le ferait une éponge. Ou une
opération chirurgicale pour la déloger de mon corps tendu à se rompre.
L'arracher avec une pince, et surtout, et surtout : l'enfermer dans un
bocal après, pour qu'elle ne fasse plus souffrir personne. L'analyser,
sans doute, pour annihiler son espèce toute entière.
En
attendant, je fais avec. Je la subis. Je tente parfois de l'assommer,
quand j'avale et avale les petites pilules censées la calmer. Mais ça la
fait rire, ça, rire aux éclats. Elle me regarde avaler une à une chaque
pilule, plus qu'il n'en faut d'ailleurs, et elle s'amuse, elle slalome
entre les cachets ou les écrase entre ses griffes d'un air nonchalant,
l'air de dire : tu crois que tu me fais peur avec tes cachets ? Trouve autre chose !
J'ai
essayé aussi l'alcool. Pour la noyer de l'intérieur. Pour qu'elle se
retrouve coincée et agonise. Mais elle sait nager, la salope. Elle nage
même très bien.
Souvent, elle passe à l'attaque. Elle crée
des tremblements de terre en moi, alors j'ai la tremblote, surtout aux
mains. Mes doigts chancèlent, vacillent. Et puis le tsunami interne,
aussi. Pour que mon cœur effrayé s'emballe davantage, pour que mon cœur
cogne à se rompre.
Elle a noirci mon sang épais, et s'y faufile
pour maintenir ses lois et sa dictature. Ainsi, elle a accès à tout mon
corps, il suffit de se laisser glisser dans les veines - son métro à
elle.
Elle mordille, elle lacère, elle me défigure de l'intérieur,
je n'ose d'ailleurs imaginer son repère en moi, à quel point elle a dû
tout saccager pour y vivre à sa façon. A quel point ce doit être
dégueulasse à voir.
Souvent lorsque j'inspire, elle avale
l'oxygène avant moi, et alors je manque d'air, et alors je suffoque, en
apnée. Ça l'amuse, vraisemblablement. Elle me regarde faire, comme un
pauvre poisson rouge sur la moquette, la bouche grande ouverte. Assise à
mes côtés, elle me regarde m'étouffer. J'aimerais tant lui faire mordre
la poussière… Savoir me défendre. Savoir quelle arme utiliser pour la
réduire en pièces.
Je ne sais pas si un jour elle s'en
ira. Je crains qu'elle ne se sente trop bien en ma compagnie. Je suis
la victime idéale : ses assauts fonctionnent systématiquement, ses
armées sont bien plus étendues que les miennes.
Elle…
L'angoisse.

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