mercredi 28 septembre 2016

Vieux texte


29/09/16
17H30




C'est comme si un camion m'était passé dessus. Ou un rouleau-compresseur. Ou comme le tapis volant d'Aladdin, tout lisse, tout fin, une carpette ridicule et aplatie, elle aussi passée sous le rouleau-compresseur. Le tapis magique ne sait plus se dépêtrer pour s'envoler à nouveau dans les airs, ivre de libertés. Oui, je me sens comme ça, écrabouillée, broyée, le corps en vrac à même le sol. Les gens ne me voient pas, et marchent dans la flaque que je suis devenue. Ça colle et je tâche leurs jolies chaussures.

L'impression désagréable que mes yeux tombent, et roulent le long de mes joues, rebondissant sur le carrelage après leur chute comme dans les films d'épouvante. Ils sont tirés, ils dégringolent, ne tenant plus en leur orbite. Ils dégoulinent, liquides et gluants. Le bleu se mêle au blanc qui se mêle au noir. Comme de la peinture que l'on mélangerait, mes yeux s'affaissent et glissent comme le feraient des larmes le long des joues.

Je devine mes cernes que je tenterai peut-être d'effacer, prenant leur violet pour du fard à paupière, façon clown un peu trop maquillé. Je les devine qui s'étendent et découvrent de nouveaux territoires là, sur mon visage, s'installant sur la pâleur telles des ecchymoses sans couleurs.

J'ai perdu pied, et ce ne sont plus des branches auxquelles il faut se retenir, toutes ont cédé sous mon poids. Je ne sais pas trop à quoi il faut se retenir une fois que l'on a chuté, quand les sables mouvants nous envahissent et s'accrochent à notre corps capitulé qui ne sait plus où trouver l'énergie de se débattre. Ce bref moment où l'on se dit qu'après tout, quitte à couler, autant couler une fois pour toutes.
Se laisser dévorer par leurs méandres, s'enfoncer sans broncher, sentir sa bouche envahie d'une boue dégueulasse et terreuse, prendre sur soi et disparaître, étouffée par une nature plus belle que toutes les actualités.
Que devient-on quand les sables mouvants nous ont mangé ? Où va-t-on ? Y'a-t-il quelque chose sous leur nappe épaisse et marécageuse ?

J'ai froid.
Quelques soient les couches de vêtements, les couches qui m'ont déguisée en oignon tristounet.
J'ai froid, et je ne sais plus créer quelque chaleur ni me réchauffer, mon corps est en panne et bleuit sans bruits.
Ça se glace, ça gèle, je suis de givre gris-souris, de neige sale et noire.

Je regarde mon emploi du temps, et tous ces rendez-vous qui fleurissent de partout comme les champignons du pays des Merveilles, mais en moins fantaisiste. Je ne sais pas comment traîner mon corps partout, comme ça. Traîner mon corps trop lourd, ce poids mort difficile à déplacer parce que sa batterie clignote et clignote encore. C'est difficile de traîner un cadavre, c'est lourd, encombrant, ça laisse des traces aussi, sur le sol, des traces de sang.

Au fond de moi l'étincelle est harassée. Trop de vents, trop de pluie et de tornades, trop pour qu'elle puisse réellement s'épanouir.
Elle s'épuise tel un petit lutin maléfique qui ne sait plus s'arrêter de danser, auquel on aurait jeté un sort à la nuit tombée, et qui à l'aube serait mort épuisé.

Au fond de moi, je voudrais juste qu'on me laisse poser mon corps ici ou là, le poser et ne plus y toucher, un peu comme une relique. Que l'on me laisse me faire gober toute crue par le découragement et ses disciples ascètes. Qu'on laisse gagner l'ennemi dont je ne sais plus affronter ne serait-ce que l'ombre, là, toujours derrière moi.
Peter Pan n'est pas si sympathique, je le crains. Il me poursuit et tournoie autour de mon corps, ses pupilles sont d'un noir qu'il n'est pas même possible d'imaginer, sombre, ténébreux, profond. Un noir d'autant plus noir, si cela est possible.

Je regarde au loin, et je n'y vois plus rien. Je ne vois rien d'autre qu'une urne où en cendres, je ne serai plus rien. Plus rien d'autre qu'une poussière impersonnelle sans émotions ni ressentis, et qui pourra à jamais s'y reposer, sous son joli couvercle. J'essaie de plisser un peu les yeux, pour voir plus clair, plus net, plus loin... mais je n'y vois qu'un trou noir gorgé d'interrogations et de doutes. Un trou noir qui va m'avaler et jamais me laisser revenir. Et ça me fait peur, si, si, je vous jure.

C'est le matin et j'ai juste envie de boire, de sortir les bouteilles et faire la fête avec le mal-être : quitte à le supporter, autant s'allier et se faire face. Oui. Me noyer de l'intérieur, laisser l'alcool envahir mon sang épais comme du pétrole.
C'est fou de savoir combien nos envies sont inutiles, combien nos vices ne nous aideront pas, et avoir une irrésistible envie de céder, une irrésistible envie de craquer, s'autoriser à être faible, pour une fois. Ne plus faire d'efforts : dire stop, dire je fais une pause. Je saisis les bras des idées noires et danse sous les étoiles ou ce qu'il reste d'elles, j'attrape le mal de vivre et l'envoie valser un peu plus loin, contre le mur, pour l'assommer. Et dans la cuisine je parle seule, je chantonne comme une petite fille aux longs cheveux noirs et à la robe blanche, de celles qui font peur.

Mes mains heurtent le clavier, ne savent plus écrire, ne savent plus où sont cachées les lettres dans cet amas sombre et poussiéreux. Je n'ai plus d'idées, d'inspiration, ma muse a été empoisonnée et je ne sais comment la réanimer. Elle me manque. Elle me manque tant, si vous saviez. Elle aimait faire chanter les mots entre eux, elle aimait les histoires et les récits, elle aimait me donner son aide, et ensemble, nous aimions créer, main dans la main, comme des sœurs.

Je suis fatiguée. Je voudrais un coma. Mon coma. Mon doux coma. Me reposer de moi.

Je déteste les alarmes qui sonnent pour me rappeler la drogue licite à avaler. Je déteste l'idée qu'on risque en augmenter les doses, ou me donner d'autres produits aux effets secondaires si lourds que mon corps ne le supporterait pas longtemps. Prises de sang, électrocardiogrammes et cie, tout ça pour vérifier que le traitement ne vous détruit pas en même temps qu'il vous soigne... c'est fou, tout de même. De prendre une molécule qui apaise votre tête mais gangrène votre corps. Votre foie risque être attaqué me dit-on. Je ne sais quoi répondre. Il faut faire attention aux dosages, précise-t-on. Je ne peux que faire confiance aux blouses blanches.

Je ne me sens la force de m'habiller, d'évoluer, de marcher. Je ne veux ni sortir ni rester là, ni dormir ni rester éveillée, je veux tout et rien à la fois, tout et son contraire. Doucement, tout doucement, je me fossilise. Je suis un arbre aux racines pourries qui tente de survivre aux tornades. Mes branches n'ont plus de feuilles, parce que c'est l'hiver dans mon cœur.

J'ai juste une furieuse envie de m'autoriser à pleurer, laisser couler là l'épuisement, la tristesse et la noirceur, entremêlés au mascara gris foncé, au fond de teint en paquets, à la poudre rosée. Laisser pleuvoir un medley de teintes ni vives ni criardes, laisser pleuvoir du bleu et du violet foncé. A nouveau les yeux dégoulinent sur mes joues, éclatés, défaits. A nouveau les cernes gagnent du terrain, amassent les victoires sur mon épiderme. Je ne veux pas me cacher, je ne mettrai ni de l'anti-cernes ni du rouge à mes lèvres. Je suis comme je suis, pâle et noire à la fois.

Retourner me coucher, et plonger non pas dans un rêve. Mais dans un très long, très, très long sommeil. Qu'importeraient les cauchemars - j'ai l'habitude. Du moment que l'espace de quelques heures ou quelques temps, je parvienne à ne plus être là.

J'aimerais juste, une fois, sortir hors de ma tête et ne plus être moi.

Avoir un cerveau tout neuf et encore dans son emballage. Un cerveau vierge et sain qui n'aurait pas besoin de chimie, qui ne viendrait pas rendre ma vie compliquée, un cerveau tout beau, tout propre, voilà ce que je veux là, tout de suite.

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