29/09/16
17H30
C'est comme si un camion m'était passé dessus. Ou un
rouleau-compresseur. Ou comme le tapis volant d'Aladdin, tout lisse,
tout fin, une carpette ridicule et aplatie, elle aussi passée sous le
rouleau-compresseur. Le tapis magique ne sait plus se dépêtrer pour
s'envoler à nouveau dans les airs, ivre de libertés. Oui, je me sens
comme ça, écrabouillée, broyée, le corps en vrac à même le sol. Les gens
ne me voient pas, et marchent dans la flaque que je suis devenue. Ça
colle et je tâche leurs jolies chaussures.
L'impression
désagréable que mes yeux tombent, et roulent le long de mes joues,
rebondissant sur le carrelage après leur chute comme dans les films
d'épouvante. Ils sont tirés, ils dégringolent, ne tenant plus en leur
orbite. Ils dégoulinent, liquides et gluants. Le bleu se mêle au blanc
qui se mêle au noir. Comme de la peinture que l'on mélangerait, mes yeux
s'affaissent et glissent comme le feraient des larmes le long des
joues.
Je devine mes cernes que je tenterai
peut-être d'effacer, prenant leur violet pour du fard à paupière, façon
clown un peu trop maquillé. Je les devine qui s'étendent et découvrent
de nouveaux territoires là, sur mon visage, s'installant sur la pâleur
telles des ecchymoses sans couleurs.
J'ai perdu pied,
et ce ne sont plus des branches auxquelles il faut se retenir, toutes
ont cédé sous mon poids. Je ne sais pas trop à quoi il faut se retenir
une fois que l'on a chuté, quand les sables mouvants nous envahissent et
s'accrochent à notre corps capitulé qui ne sait plus où trouver
l'énergie de se débattre. Ce bref moment où l'on se dit qu'après tout,
quitte à couler, autant couler une fois pour toutes.
Se laisser
dévorer par leurs méandres, s'enfoncer sans broncher, sentir sa bouche
envahie d'une boue dégueulasse et terreuse, prendre sur soi et
disparaître, étouffée par une nature plus belle que toutes les
actualités.
Que devient-on quand les sables mouvants nous ont
mangé ? Où va-t-on ? Y'a-t-il quelque chose sous leur nappe épaisse et
marécageuse ?
J'ai froid.
Quelques soient les couches de vêtements, les couches qui m'ont déguisée en oignon tristounet.
J'ai froid, et je ne sais plus créer quelque chaleur ni me réchauffer, mon corps est en panne et bleuit sans bruits.
Ça se glace, ça gèle, je suis de givre gris-souris, de neige sale et noire.
Je
regarde mon emploi du temps, et tous ces rendez-vous qui fleurissent de
partout comme les champignons du pays des Merveilles, mais en moins
fantaisiste. Je ne sais pas comment traîner mon corps partout, comme ça.
Traîner mon corps trop lourd, ce poids mort difficile à déplacer parce
que sa batterie clignote et clignote encore. C'est difficile de traîner
un cadavre, c'est lourd, encombrant, ça laisse des traces aussi, sur le
sol, des traces de sang.
Au fond de moi l'étincelle
est harassée. Trop de vents, trop de pluie et de tornades, trop pour
qu'elle puisse réellement s'épanouir.
Elle s'épuise tel un petit
lutin maléfique qui ne sait plus s'arrêter de danser, auquel on aurait
jeté un sort à la nuit tombée, et qui à l'aube serait mort épuisé.
Au
fond de moi, je voudrais juste qu'on me laisse poser mon corps ici ou
là, le poser et ne plus y toucher, un peu comme une relique. Que l'on me
laisse me faire gober toute crue par le découragement et ses disciples
ascètes. Qu'on laisse gagner l'ennemi dont je ne sais plus affronter ne
serait-ce que l'ombre, là, toujours derrière moi.
Peter Pan n'est
pas si sympathique, je le crains. Il me poursuit et tournoie autour de
mon corps, ses pupilles sont d'un noir qu'il n'est pas même possible
d'imaginer, sombre, ténébreux, profond. Un noir d'autant plus noir, si
cela est possible.
Je regarde au loin, et je n'y
vois plus rien. Je ne vois rien d'autre qu'une urne où en cendres, je ne
serai plus rien. Plus rien d'autre qu'une poussière impersonnelle sans
émotions ni ressentis, et qui pourra à jamais s'y reposer, sous son joli
couvercle. J'essaie de plisser un peu les yeux, pour voir plus clair,
plus net, plus loin... mais je n'y vois qu'un trou noir gorgé
d'interrogations et de doutes. Un trou noir qui va m'avaler et jamais me
laisser revenir. Et ça me fait peur, si, si, je vous jure.
C'est
le matin et j'ai juste envie de boire, de sortir les bouteilles et
faire la fête avec le mal-être : quitte à le supporter, autant s'allier
et se faire face. Oui. Me noyer de l'intérieur, laisser l'alcool envahir
mon sang épais comme du pétrole.
C'est fou de savoir combien nos
envies sont inutiles, combien nos vices ne nous aideront pas, et avoir
une irrésistible envie de céder, une irrésistible envie de craquer,
s'autoriser à être faible, pour une fois. Ne plus faire d'efforts : dire
stop, dire je fais une pause. Je saisis les bras des idées noires et
danse sous les étoiles ou ce qu'il reste d'elles, j'attrape le mal de
vivre et l'envoie valser un peu plus loin, contre le mur, pour
l'assommer. Et dans la cuisine je parle seule, je chantonne comme une
petite fille aux longs cheveux noirs et à la robe blanche, de celles qui
font peur.
Mes mains heurtent le clavier, ne
savent plus écrire, ne savent plus où sont cachées les lettres dans cet
amas sombre et poussiéreux. Je n'ai plus d'idées, d'inspiration, ma muse
a été empoisonnée et je ne sais comment la réanimer. Elle me manque.
Elle me manque tant, si vous saviez. Elle aimait faire chanter les mots
entre eux, elle aimait les histoires et les récits, elle aimait me
donner son aide, et ensemble, nous aimions créer, main dans la main,
comme des sœurs.
Je suis fatiguée. Je voudrais un coma. Mon coma. Mon doux coma. Me reposer de moi.
Je
déteste les alarmes qui sonnent pour me rappeler la drogue licite à
avaler. Je déteste l'idée qu'on risque en augmenter les doses, ou me
donner d'autres produits aux effets secondaires si lourds que mon corps
ne le supporterait pas longtemps. Prises de sang, électrocardiogrammes
et cie, tout ça pour vérifier que le traitement ne vous détruit pas en
même temps qu'il vous soigne... c'est fou, tout de même. De prendre une
molécule qui apaise votre tête mais gangrène votre corps. Votre foie
risque être attaqué me dit-on. Je ne sais quoi répondre. Il faut faire
attention aux dosages, précise-t-on. Je ne peux que faire confiance aux
blouses blanches.
Je ne me sens la force de
m'habiller, d'évoluer, de marcher. Je ne veux ni sortir ni rester là, ni
dormir ni rester éveillée, je veux tout et rien à la fois, tout et son
contraire. Doucement, tout doucement, je me fossilise. Je suis un arbre
aux racines pourries qui tente de survivre aux tornades. Mes branches
n'ont plus de feuilles, parce que c'est l'hiver dans mon cœur.
J'ai
juste une furieuse envie de m'autoriser à pleurer, laisser couler là
l'épuisement, la tristesse et la noirceur, entremêlés au mascara gris
foncé, au fond de teint en paquets, à la poudre rosée. Laisser pleuvoir
un medley de teintes ni vives ni criardes, laisser pleuvoir du bleu et
du violet foncé. A nouveau les yeux dégoulinent sur mes joues, éclatés,
défaits. A nouveau les cernes gagnent du terrain, amassent les victoires
sur mon épiderme. Je ne veux pas me cacher, je ne mettrai ni de
l'anti-cernes ni du rouge à mes lèvres. Je suis comme je suis, pâle et
noire à la fois.
Retourner me coucher, et plonger
non pas dans un rêve. Mais dans un très long, très, très long sommeil.
Qu'importeraient les cauchemars - j'ai l'habitude. Du moment que
l'espace de quelques heures ou quelques temps, je parvienne à ne plus
être là.
J'aimerais juste, une fois, sortir hors de ma tête et ne plus être moi.
Avoir
un cerveau tout neuf et encore dans son emballage. Un cerveau vierge et
sain qui n'aurait pas besoin de chimie, qui ne viendrait pas rendre ma
vie compliquée, un cerveau tout beau, tout propre, voilà ce que je veux
là, tout de suite.

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